La carrière

Commande de Saint-Malo Agglomération – 2022

De novembre 2021 à juillet 2022, j’ai photographié la déconstruction du quartier de L’Etrier à Saint-Malo. Trois immeubles cachés, loin de la route, en contrebas d’une falaise et construits autour d’un énorme rocher. Ce petit monde abrité était souvent même inconnu pour beaucoup de malouins. Construit dans les années 1960 entre l’hippodrome et la Découverte sur le site d’une ancienne carrière, ce quartier comptait 84 logements. J’ai rencontré 5 familles de ce quartier atypique et deux locataires de Marville, un autre immeuble situé à quelques dizaines de mètres et qui fait aussi partie du Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain.

 

Habiter un lieu, c’est exister et prendre place dans la société. C’est le refuge de sa vie privée et de son intimité, un lieu protégé de toutes les menaces extérieures, un abri. Le relogement et le déménagement en pleine période de crise sanitaire ont été difficile pour certains habitants, une véritable déchirure malgré la vétusté des logements. J’ai été ému par ce lien entre les locataires et ces pierres, par leur appartenance viscérale à cet endroit. Plus encore qu’une simple maison, de part sa topographie si particulière et si protégée, ce quartier de l’Etrier représentait pour ces habitants non seulement leur maison mais surtout un lieu de sécurité. Beaucoup restent en contact et continuent leurs balades hebdomadaires, liés de façon invisible par la vie autour de ce rocher.

 

« Si une personne faisait une barbecue, une autre arrivait avec des saucisses. Tout le monde apportait à manger et l’on restait dehors. Le soir on se cotisait et on allait chercher des pizzas. Tous les enfants et nos maris jouaient au foot jusqu’à 22h30 – 23h. On jouait aux palets, aux boules, à la galoche. On faisait les anniversaires dehors. C’était comme une très grande maison de famille »

«Mon appartement avait une vue sur la falaise. Il y avait des jeux, des pelouses, des barbecues, le quartier était abrité. Avec les voisines, on se parlait des balcons. On était regroupé, on s’entendait bien. »

«Je suis originaire de Saumur. J’habitais en région parisienne et je me suis dit que j’allais reprendre un bistro à Saint-Malo. Mon appartement était allée de Marville, vue sur le stade de foot. La vie était pas mal.»

« C’était un peu mafieux, ça tirait au fusil dans la grande colline pleine de lapins. En 1990, on l’appelait la cité des miracles. La falaise faisait le tour de la cité. C’est plus tard qu’ils ont fait explosé la falaise pour construire la route. Il y avait une grande chaudière à charbon dans les caves et un tout petit ballon d’eau chaude dans les appartements. Il fallait descendre à la cave chercher du charbon pour alimenter sa chaudière.»

« Autour du rocher, c’était un étang, on jouait à la gamelle. On avait nos sandwichs, on descendait avec nos frites manger dehors. On glissait sur des cartons lorsqu’il neigeait et on rentrait tard.  On restait jusqu’à minuit, 2 heures du matin sur le rocher. On faisait des boums dans les caves. On se connaissait tous, C’était une grande famille. On demandait aux voisins pour surveiller les enfants. Ce n’est que des bons souvenirs, jouer sur le rocher et notre mariage.»

 

J’ai cherché les traces, comme si les pierres et les murs pouvaient raconter toutes les histoires qu’ils ont vus et entendus. J’ai cherché dans les débris, dans les morceaux de papier peint déchirés, à retenir le temps. J’ai photographié les derniers blocs de béton, les dernières couleurs au milieu du gris, les petits morceaux de peinture ou de carrelage éparpillés parmi les tiges d’acier. J’ai senti la tristesse dans l’encadrement de la porte et le numéro 15 derrière lesquels il ne restait qu’un ciel blanc sous un soleil voilé. Au pied de ce qui fut une maison, un monde pour tant de gens, git les restes d’une rambarde de balcon couleur saumon et un vieux ballon d’eau chaude. Le revêtement de l’aire de jeu ressemble à de la moquette roulée faisant apparaître la terre, telle une cicatrice large mais peu profonde. Quand je m’éloigne pour prendre en photo ce qui ressemble maintenant à un grand terrain vague, j’entends toutes les histoires, les cris, les rires, les engueulades, les parties de foot, les anniversaires, les barbecues, les histoires d’amour et les morceaux d’enfance disparaitre sous la brume de mer.

 

« C’était calme, agréable, tout le monde se connaissait. C’était bien pour les enfants, on faisait des fêtes avec les voisins, des barbecues sur le terrain de foot et les anniversaires l’été »