Ce bruit en nous

Projet en cours

Ce projet est une expérimentation humaine et photographique pour réparer, créer des liens et pressentir un demain désirable. Il est né du souvenir de ma grand-mère, une femme que je prenais pour une sorcière avec ses longs cheveux gris et ses balais fabriqués en branches d’arbres. Lorsqu’elle venait passer quelques jours chez nous, elle raccommodait les chaussettes. Patiemment devant la cheminée, elle me montrait comment tisser le fil, entremêler la laine et faire disparaître l’usure. Plus tard  en jardinant et en décollant des morceaux d’herbe d’une terrasse envahit par la végétation, il m’est venu l’idée de repriser des vêtements troués avec ces pièces végétales. Est ce que l’herbe peut grandir sur un morceau de tissu pour faire disparaître la déchirure? 

Le corps est une archive, le livre de nos histoires et la mémoire de nos émotions. A l’intérieur il s’y inscrit les amours et les cicatrices, les rêves et les coupures; ce bruit qui nous anime et que nous essayons parfois de faire taire en nous jetant corps et âmes, dans l’amour, le travail, la drogue, l’alcool, les addictions, les enfants, le sport, les passions, les désirs, les grandes causes ou les compulsions d’achat.  Ces photos sont des actes magiques, des rituels poétiques de guérison pour se réconcilier et pour tisser des liens. Les corps invités portent la terre pour la sentir sur soi, en soi. Nos corps ont quelque chose de blessés et ils sont à réinventer. Au milieu de leurs souvenirs éparpillés et des futurs possibles, ils imaginent un autre paysage, comme on sort du gris de la ville pour respirer. Ils fouillent dans leurs racines pour transformer les traces de leurs passés et s’enfoncent dans la chair pour trouver la quiétude. Dans un jardin en ruines où la végétation  reprend sa place, nous nous questionnons sur nos liens ambigus au végétal, sur nos habitudes de consommation, sur les rapports que nous entretenons aux vêtements, à la mode et sur la porosité entre nos mains et ce que nous caressons.

Si le corps est ce qui nous attache au monde et aux autres, quelles sont les informations qui se glissent dans cet espace liminal entre nous et notre environnement? Quel est l’importance des échanges entre nos corps et ce qui nous entoure? Est ce que le gris des villes délavent nos couleurs intérieures? Et au contraire est ce que la nature nous ramène le rouge aux joues, celui d’une après-midi au soleil, la peau battue par le vent? C’est de cette recherche que ce travail est né, un travail poétique sur les échanges entre nos corps et ce qui nous entoure. Au croisement de plusieurs questions, intimes, politiques, mythologiques, visibles et invisibles, j’explore les potentiels de jeux entre le corps et l’herbe. Cette herbe qui jaillit de nous comme une réponse à notre animalité qui resurgit et nous aider à trouver une place.

«Mais que de violentes secousses déchirent le coeur de la terre, que des ouragans traversent les airs à folle allure, la nature reste la même. Elle soigne les blessures qu’elle a infligées, et recommence à prospérer, de plus belle, indestructible! indestructible!» Dohm, Hedwig , Deviens celle que tu es. Editions Corti, p105 , 2009